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Scénarios du futur et initiatives de transition

20 septembre 2010 - Cédric Lefebvre

«  Le prophétisme euphorique n’a pas toujours bonne presse, mais l’esprit d’Apocalypse encore moins. Et il s’en faut pourtant qu’il s’agisse là de simples vues de l’esprit et d’une discussion académique qui pourrait être, sub specie aeternitatis, indéfiniment prolongée. Tandis que nous discourons, les choses vont leur train. Plaise à Dieu que ce ne soit pas un train d’enfer.  »
François Meyer [1]

Deux spécialistes anglo-saxons de la permaculture [2], David Holmgren et Rob Hopkins ont présenté récemment des travaux qui présentent un intérêt certain pour un « objecteur de croissance ».

Le premier [3] a notamment donné une vision du futur basée sur une méthode couramment utilisée dans les grandes entreprises multinationales. Il décrit avec une effrayante vraisemblance des futurs plutôt apocalyptiques.
Le second [4], tirant de façon pratique les conséquences de l’analyse précédente, raconte son expérience dans la petite ville de Totnes (Devon) en Grande Bretagne. Comment réaliser concrètement une transition vers une économie réellement soutenable, adaptée à la fin de l’ère du pétrole bon marché, dans un cadre géographique concret et limité : un village, un quartier, une ville, une île …

Ce n’est pas par hasard que ces deux auteurs sont des « permaculteurs ». Originellement, le terme de permaculture est une contraction de « permanent agriculture » qui désigne une technique de l’agro-écologie [5]. Elle est fondée sur le respect des rythmes de la nature et la connaissance pratique des interactions des divers éléments de l’environnement qui concourent à l’heureuse croissance des plantes utiles à l’homme, sans détruire pour autant les éléments considérés généralement comme « nuisibles ». Ce terme embrasse maintenant un champ plus large comme l’a fait le terme de « culture » (agronomique puis sociologique). C’est une technique et une philosophie d’aménagement du territoire et de renforcement de l’esprit de communauté et de solidarité qui s’efforce, par l’intégration harmonieuse des habitats humains, du microclimat, des plantes annuelles et vivaces, des animaux, des sols et de l’eau, de créer des sociétés durables et productives.

L’accent n’est pas seulement mis sur ces éléments eux-mêmes, mais surtout sur les relations qu’ils entretiennent entre eux par la façon dont ils sont placés dans le paysage ou le système à créer, autrement dit c’est une approche « systémique ». En particulier et à titre d’exemples :

  • Chaque élément du système considéré doit avoir plusieurs fonctions, ce qui permet à la fois une complexification de l’ensemble et une certaine économie de moyens [6]
  • La diversité des éléments renforce la résilience de l’ensemble en mettant en opération un élément de remplacement lors d’une attaque ou d’un dysfonctionnement localisé [7].

David Holmgren, qui est plutôt un théoricien de la permaculture dans le sens le plus large, va explorer le futur au niveau le plus global, au sens propre du terme (le globe terrestre).

Scénarios du futur

Pour lui, deux faits majeurs, incontournables, dominent notre époque :

  • le réchauffement climatique,
  • le pic de pétrole.

Je n’insiste pas sur l’importance de ces deux phénomènes, bien connus des décroissantistes. Je ferai juste une remarque de principe : dans toute discussion, conférence, débat, exposé, portant sur ces sujets, on a tout intérêt pour la clarté et la cohérence du discours de parler de ces deux phénomènes ENSEMBLE.

Cette remarque faite, on est fondé méthodologiquement à considérer le changement climatique et le pic de pétrole comme deux variables largement indépendantes. On en connaît indéniablement le sens d’évolution, mais on ne connaît pas la rapidité. On ignore également le moment précis où le changement climatique deviendra significatif et où la baisse de production du pétrole s’affirmera durablement. Ce moment doit être marqué par une crise initiale qui remet en cause radicalement le business as usual. Est-ce la crise actuelle ? Il est trop tôt pour le dire, mais en tout état de cause, ce moment ne saurait être très éloigné.

Appliquant des techniques classiques de planification par scénarios largement utilisées dans les grandes entreprises, le croisement des deux variables permet de diviser les évolutions possibles en quatre quadrants en retenant seulement deux modalités (lent et rapide).
David Holmgren nomme et représente ces quatre scénarios dans le tableau suivant :

Techno brune Changement climatiquerapide Canots de sauvetage
Baisse lente du pétrole Baisse rapide du pétrole
Techno verte Changement climatique lent Intendants de la terre

Je présente ci-après un résumé succinct de la description de ces scénarios, ce qui atténue forcément la puissance de la démonstration pour laisser place à des résultats « bruts ».

Scénario « Techno brune »
Dans le scénario « Techno brune », la baisse de la production du pétrole [8] est significative tout en restant modérée. En revanche, les manifestations d’un changement climatique sont fortes. Les gouvernements, de plus en plus autoritaires [9], donnent la priorité à la production d’énergie « à tout prix » (schistes bitumineux, liquéfaction du charbon, énergie nucléaire, biocarburants). En attendant, les émissions de gaz à effet de serre se multiplient et aggravent un changement climatique déjà rapide. _ L’importance des « intempéries » dégrade fortement les infrastructures et perturbe sérieusement la production de nourriture dans l’agriculture industrielle et conventionnelle [10]. Ce phénomène est renforcé par la distraction d’une partie des terres cultivables vers la production de « biocarburants ».
Dans les pays du Nord, on assiste à une mobilisation des ressources techniques et financières autour des grandes entreprises avec le concours de gouvernements nationalistes bien décidés à sauvegarder le train de vie de leurs ressortissants (les plus riches) sans être trop regardant sur les libertés individuelles. Les inégalités ne font que s’aggraver, avec le développement de ghettos pour riches, l’exclusion des plus pauvres et un affaiblissement de la classe moyenne. Le protectionnisme est de retour et le souci de solidarité totalement oublié.
Pour les pays du Sud, la perspective est sombre, notamment parce qu’ils n’ont pas la force militaire de protéger leurs ressources naturelles contre les prédateurs de plus en plus virulents. Le fondamentalisme religieux prospère et apparaît comme la seule réponse populaire.
Le système se maintient, plutôt mal que bien, jusqu’à l’effondrement.

Scénario « Techno verte »
Dans le scénario « Techno verte », les conditions externes sont moins mauvaises. C’est le cadre qui correspond à la vague du « développement durable » dans les milieux dirigeants. Le sens de la crise est moins prenant, ce qui permet d’allouer des ressources à une plus grand gamme de solutions techniques, notamment aux énergies renouvelables (soleil, vent, marée, biomasse…). La hausse des prix des matières premières est favorable à certains pays producteurs pauvres. Les « intempéries » relativement bénignes et un relèvement des prix agricoles dans les pays riches poussent à une résurgence des économies locales.
À la campagne, on assiste à un développement de l’agro-écologie [11], qui tend à devenir la norme et non plus l’exception. La compétition pour l’usage de la terre agricole entre les biocarburants et la nourriture est partiellement résolue par l’usage des sous-produits forestiers comme matière première.
Le système tient, plutôt bien que mal, jusqu’à une nouvelle crise.

Le scénario « Intendants de la terre »
Dans le scénario « Intendants de la terre », la chute du pétrole, puis du gaz, est rapide. En revanche, le changement climatique reste modéré. Le choc pétrolier sur l’économie financière mondialisée est écrasant. La crise économique est tout aussi sévère. On peut même assister à quelques guerres limitées pour le contrôle de ressources devenus hautement désirables. L’effondrement économique empêche d’éventuelles guerres de perdurer, mais aussi de lancer des investissements massifs dans la production centralisée d’énergie. Le système industriel devient difficile à maintenir. La mobilité des biens et des personnes diminue sérieusement. La production comme les transports chutant, les gaz à effet de serre ne sont plus émis massivement, ce qui ralentit le réchauffement climatique de façon très efficace.
La production industrielle de nourriture chute aussi, ce qui mène au rationnement, au marché noir et aux émeutes de la faim. Dans les pays pauvres, les risques pandémiques s’accroissent et ont des graves répercussions démographiques.
D’un point de vue économique, la base taxable fond comme neige au soleil et réduit d’autant le pouvoir de gouvernements nationaux, les gouvernements locaux étant mieux placés pour répondre à la demande des citoyens… et percevoir des taxes. On assiste donc à un retour à la terre, à la campagne, au rural. L’économie urbaine périclite et se tourne plus vers la récupération, la réhabilitation, la rénovation que vers la production classique. Le choc étant sévère et prolongé, les populations perdent la croyance indéfectible au progrès infini de la production (et de la consommation) de biens matériels. Elles se tournent vers la recherche d’une existence véritablement « durable » ou « soutenable ». C’est une reconstruction de l’économie de bas en haut.

Gérard Rancinan, Radeau des Illusions, 2008. Gérard Rancinan, Radeau des Illusions, 2008.

Le scénario « Canots de sauvetage »
Le scénario des « Canots de sauvetage » est celui qui subi les pires conditions : chute rapide de la disponibilité en énergie, changement climatique violent. Ces conditions extrêmes amènent tout naturellement à l’effondrement. Depuis longtemps, certains prophètes de malheur disaient « on va droit dans le mur », cette fois c’est l’impact. Le chaos qui résulte du choc peut rappeler les heures les plus noires du Moyen Âge, avec des bandes armées cherchant à vivre sur le paysan qui devrait avoir quelques granges ou étables bien garnies ou sur le bourgeois prévoyant qui a constitué des stocks dans sa cave privée.
Dans les régions favorisées par la nature et un comportement raisonnable des habitants, des communautés peuvent se constituer autour de noyaux préexistants pour reconstruire une économie locale largement autarcique. Comme les monastères du Moyen Âge, ces noyaux peuvent conserver des pans entiers des connaissances et de la science « d’avant la crise ». Ce sont des canots de sauvetage qui permettront à l’humanité de repartir avec un certain bagage intellectuel et technique quand la situation se sera stabilisée localement avec une adéquation entre la population vivant sur un territoire et les ressources qu’il peut fournir, en attendant la reconstruction d’échanges équilibrés sur une plus vaste échelle.

Ces scénarios ne sont pas totalement indépendants puisque la décroissance énergétique se poursuivra inexorablement après que le pic énergétique soit dépassé.

Séquence optimiste On peut donc imaginer une séquence « optimiste » : Crise initiale — Phase Techno verte — Crise transitionnelle — Phase Intendants de la terre.
L’illusion d’une « croissance verte » dans les pays développés, après le boom sectoriel sur toutes les techniques vertes aboutit à un retour du réel et à une sévère récession. La tendance est alors un déplacement du pouvoir de ceux qui contrôlent le pétrole et les mines à ceux qui font confiance à la productivité de la nature. On pourrait assister à une redistribution du pouvoir politique, plus localisée, et des richesses, un peu plus égalitaire. La possibilité demeure néanmoins d’un repli au caractère plus féodal avec des « seigneurs » dominant un territoire plutôt que vers un déroulement harmonieux des intendants de la terre.

Séquence pessimiste
La séquence « pessimiste » est : Crise initiale — Techno brune — Crise transitionnelle — Phase Canots de sauvetage.
Les efforts « centralisés » pour retarder la baisse de production de l’énergie ne font qu’accélérer le changement climatique et d’amener aux conditions du scénario « canots de sauvetage ». Ces îlots de civilisation dans un chaos tendant à se généraliser se formeraient autour d’expériences initiées précédemment, mais ils ne sont même pas assurés, la force du chaos pouvant réduire drastiquement le nombre de ces « canots ».

Pour David Holmgren, les concepts de base de la permaculture, brièvement évoqués au début de cet article, sont les seuls qui peuvent permettre sur le long terme d’atteindre les conditions de survie des intendants de la terre. Respect des mécanismes naturels, renforcement de la résilience [12] des groupements humains, économie de moyens, partage des surplus… concourent à la vie d’établissements humains réellement « soutenables », où toutes les ressources physiques utilisées sont renouvelables ou récupérables. Si la société s’embarque dans le scénario techno brune, ce seront encore ces mêmes principes qui permettront la mise en service des canots de sauvetage pour que les acquis de notre civilisation ne disparaissent pas complètement.

Initiatives de transition

Le permaculteur Rob Hopkins, prend acte d’un futur apocalyptique et inexorable, au moins dans les phases « technos ». Il prépare déjà la deuxième phase, celle qui suivra la « deuxième » crise. Du côté individuel, il réfute l’attitude des « survivalistes » [13] non seulement comme égoïste, mais encore comme illusoire. Les prédateurs sauront bien trouver les repaires des survivalistes. Du côté collectif, il renonce à travailler à convaincre les politiciens nationaux, une tâche surhumaine, l’obsession politique du court terme étant leur norme de réflexion et d’action. En revanche, il estime que les politiciens locaux, plus proches de leurs électeurs, peuvent se rallier et apporter le concours précieux de la puissance publique locale.
Rob Hopkins propose, et met en œuvre, ce qui sans être LA solution à LA crise, est une voie intéressante. Il s’agit, sur un territoire spécifique, de prendre une « initiative de transition » vers une économie « sans pétrole » [14] et de développer la résilience du tissu socio-économique local. En fait, il veut inventer par la pratique les conditions de vie d’une nouvelle société quand l’ancienne sera morte après avoir épuisé toutes ses ressources internes.
Dans le même mouvement, il estime que la crise nous donne une chance pour créer une vie meilleure, sur le principe « moins de biens, plus de liens ». Le but est bien de créer une société « vivable » dans tous les sens du terme. Que cette société puisse subsister dans des conditions matérielles nettement plus limitées que celles qui prévalaient au temps du pétrole bon marché. Que cette société soit plus « heureuse » pour tous que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Du noyau dur à la population locale
Pour lancer une initiative de transition, le point de départ est l’existence d’un noyau dur des forces vives du territoire considéré qui ont en commun les idées-forces des permaculteurs, qui grosso modo, sont celles des « décroissantistes ».
Le premier objectif majeur que l’initiative se propose d’atteindre est l’établissement avec la participation active de la population concernée d’un plan réaliste et concret de décroissance énergétique pour ce territoire. Rob Hopkins, s’appuyant sur ce qui semblait fonctionner dans les premières initiatives de transition, a défini, et pratiqué, un processus permettant d’atteindre cet objectif. Je peux citer :

  • Mettre en place une équipe de base, identifier les alliés clé, mettre en réseau les groupes et militants existants, solliciter toutes les bonnes volontés.
  • Former des groupes de travail qui se concentrent sur des aspects spécifiques du processus en utilisant des techniques d’animation de réunions et de débats.
  • Multiplier les manifestations pratiques et visibles et créer des liens actifs avec les autorités publiques locales.

L’expérience de Totnes
L’expérience de Totnes, 8000 habitants, petit ville du Devon en Angleterre a commencé en septembre 2005, sans un centime de subventions, mais profitant du fait qu’il existait de nombreux militants écologistes déjà implantés dans cette petite ville. Depuis, elle s’est largement développée.
En même temps que la réflexion et la conscientisation progressaient, diverses activités concrètes se mettaient en place, entre autres :

  • Bourse d’échange de surplus et déchets sur la zone industrielle de Totnes [15].
  • Jardin démonstratif de production de légumes et plantes médicinales.
  • Audit de l’éclairage électrique dans les entreprises et commerces.
  • Création d’un annuaire pour les médecines douces.
  • Achat groupé de panneaux solaires thermiques.

En septembre 2008, on lançait une monnaie locale, la « Totnes Pound » avec l’ambition de revitaliser le commerce local. Cette monnaie est acceptée à parité avec la livre anglaise dans une quarantaine de commerces et une trentaine de prestataires de services. Chaque livre locale est assise sur une livre anglaise dans un compte bancaire spécifique, il n’y a donc pas création de monnaie. En revanche, il y a un effet multiplicateur avec le développement des échanges dans cette monnaie et la circulation interne est encouragée par des offres promotionnelles des participants.
En avril 2009, l’expérience atteignait la phase de l’élaboration détaillée du plan de décroissance de l’énergie touchant tous les aspects (nourriture, transport, habitation, commerce, industrie locale, artisanat…) avec l’appui financier d’une institution nationale.

Conclusions

L’intérêt profond de la démarche du permaculteur David Holmgren est de mettre l’accent sur l’environnement physique, la « nature », et les contraintes qu’ils amènent pour toute activité humaine. Quand on approche des limites de l’écosystème global, ce qui se passe aujourd’hui, des forces qui dépassent l’humanité en tant que telle, se déclenchent pour rétablir un équilibre compromis. La technoscience et le néo-libéralisme qui tendent à dominer l’intégralité de la planète se font des illusions. On parle « d’ingénierie climatique » pour pallier le changement climatique, d’avancée significative vers une nouvelle forme d’énergie bon marché (fusion thermonucléaire ? hydrogène ?).

Hubris ! La triste réalité, c’est que les systèmes sociaux vont jusqu’au bout de leur logique comme le dit si bien Bertrand Méheust [16]. Ils ignorent donc superbement les limites ou les contraintes qu’imposent la nature, jusqu’à ce que la colère des dieux se manifeste pour punir les hommes de leur orgueil.

Jared Diamond [17] a fait une recension de cas historiques de sociétés qui dépassaient leurs limites. Hélas, bien peu savaient s’arrêter à temps ! _ Un cas particulièrement significatif est celui de l’île de Pâques. La société pascuane rivalisait d’effort et d’ingéniosité pour construire ses énormes statues qui font l’admiration des quelques touristes fortunés qui peuvent visiter aujourd’hui l’île. Pour soutenir leurs efforts, ils déforestaient à tout va, la moindre des conséquences étant qu’ils n’avaient plus les moyens de construire des canots de sauvetage pour échapper à leur île devenu totalement invivable. Que devait penser le dernier des Pascuans coupant le dernier arbre ? et pourtant il l’a fait !

Aussi, le néo-libéralisme mondialisé étant ce qu’il est et montrant la vigueur qu’il a, nous n’échapperons pas à l’un ou à l’autre des scénarios « Techno ».

Le permaculteur Rob Hopkins, qui ne manque pas d’humour britannique, rappelle qu’il a écouté un grand nombre de conférences d’experts sur le changement climatique, plus catastrophistes les uns que les autres. À la fin, quand on posait des question sur « et après ? », « que faire ? », ces grands experts restaient pratiquement muets, évoquant timidement des mesurettes du genre « changer les ampoules électriques » !

Maintenant, UNE réponse concrète existe, ou plutôt commence à exister, car il faut que le plan en cours d’élaboration soit réellement appliqué pour que l’on puisse dire si la transition est concrètement en marche. Pour le moment, on peut seulement dire que Totnes a des chances de faire partie des territoires « intendants de la terre » quand les choses tourneront vraiment mal.

Le mouvement des villes en transition [18] se développe en Angleterre avec Tooting, Brixton, Haringey, Kingston, Camden, Bristol, Sheffield, Forest Row, Wandsworth, Llandeilo et encore quelques autres initiatives qui débutent. En revanche, les problèmes dans les grandes villes sont plus difficiles à résoudre en raison même du phénomène urbain.
Entre autres questions à résoudre : Où trouver les territoires à cultiver pour la nourriture si ce n’est en dehors de la ville ? Comment vaincre l’anonymat urbain sinon par un retour au quartier ?

Malheureusement, la lenteur du mouvement reste désespérante en relation avec l’urgence de la situation. Il est certain que si un mouvement politique suffisamment puissant pour peser électoralement sur ces territoires influençait les politiciens, les choses pourraient avancer plus vite et faire tache d’huile. Il est non moins certain que l’activité au jour le jour des acteurs de la transition favorise la prise de conscience politique et permet à un discours « décroissantiste » d’être entendu par des politiciens, ce qui peut aboutir la création d’un mouvement politique efficace. Nous sommes au début d’une spirale dont les deux pôles sont « action de groupes locaux » et « action de la puissance publique ». En généralisant un peu, c’est toute la dialogique de la trinité individu-société-espèce dirait Edgard Morin [19], mais ce sujet est tellement complexe qu’il nécessiterait à tout le moins un article pour commencer à y voir un peu clair.

En tout état de cause, on peut dire avec certitude, et c’est peut-être le plus intéressant dans l’expérience de Totnes, que se multiplient les liens sociaux dans cette petite ville. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il y ait plusieurs réunions opérationnelles sur tel ou tel projet ou une conférence sur un sujet d’intérêt général qui attire un public nombreux et varié.

En conclusion, à la grande question du « Que faire ? », je répondrai qu’une réponse concrète existe et est à notre portée : prendre des initiatives de transition.
Au pire, on participera à la création de canots de sauvetage pour notre hyper-Titanic qui s’approche dangereusement d’un hyper-iceberg.
Au mieux, on réussira sur un territoire non négligeable à avoir une société cohérente d’intendants de la terre.
Dans tous les cas, cela devrait se passer convivialement et joyeusement, ce qui est une circonstance heureuse pour combattre le pessimisme légitime des individus conscients des périls qui nous guettent.

Christian Araud


[1] François Meyer, La surchauffe de la croissance, Fayard (1974)

[2] Pour les bases de la permaculture, voir : Bill Mollison Permaculture, A Designer’s Manual, Tagari (1988) et son disciple David Holmgren Permaculture Principles and Pathways Beyond Sustainability, Holmgren Design Services (2003).

[3] David Holmgren , Future Scenarios, How Communities Can Adapt to Peak Oil and Climate Change, Chelsea Green Publishing (2009).

[4] Rob Hopkins, The Transition Handbook - From Oil Dependency to Local Resilience, Chelsea Green Publishing (2008).

[5] Pour la partie agro-écologie voir : Masanobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille - Une introduction à l’agriculture sauvage, Ed Guy Tredaniel (2005)

[6] Une marre dans la ferme permet aux canards de barboter, d’adoucir le microclimat, de refléter le soleil vers le bâtiment voisin, etc...

[7] Un champ morcelé et comportant plusieurs variétés de pommes de terre et d’autres légumes est moins sujet à une maladie foudroyante et aux aléas climatiques qu’une monoculture étendue.

[8] Comme celle du gaz avec un certain retard.

[9] Le « brun » du nom du scénario fait allusion fait allusion à une couleur chérie des fascistes.

[10] Seuls les praticiens (peu nombreux) de l’agro-écologie et du bio sont épargnés.

[11] Au moins sous ses formes les plus atténuées, ce que l’on appelle actuellement l’agriculture « raisonnée », à l’usage des agriculteurs qui craignent d’abandonner le tracteur, les engrais chimiques et les pesticides comme le font leurs collègues « bio ».

[12] La résilience est un concept dont l’acception est de plus en plus étendue. Ici, il s’agit de développer la capacité de la société considérée à résister aux chocs et d’éviter de sombrer dans le chaos.

[13] Mouvement qui connaît un certain succès aux Etats-Unis d’Amérique. Il s’agit de survivre au chaos futur en créant dès aujourd’hui une base arrière dans une région isolée, pour soi-même, sa famille, quelques proches, avec une possibilité de survie autarcique, sans oublier les armes pour se défendre des prédateurs. Un manuel très bien fait est : Matthew Stein, When Technology Fails A Manual for Self-Reliance, Sustainability and Surviving the Long Emergency, Chelsea Green Publishing (2008)

[14] En fait, de préparer la population à affronter une situation où le pétrole sera de plus en plus rare et de plus en plus cher.

[15] Par exemple les cartons d’emballage repris par une entreprise de déménagement.

[16] Bertrand Méheust, La politique de l’oxymore - Comment ceux qui nous gouvernent nous masque la réalité du monde, La découverte (2009)

[17] Jared Diamond, Effondrement - Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ?, Gallimard (2006)

[18] Consulter le site : http://www.transitiontowns.org

[19] Edgar Morin, La Méthode - L’humanité de l’humanité, Le Seuil (2008)

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