Rencontres Sociales

Regards

Dynamique des Forums sociaux : quelques réflexions tirées de Dakar

14 mars 2011

Un travail d’Amélie Canonne, Hélène Cabioc’h et Nicolas Haeringer.

Les paragraphes qui suivent constituent une proposition de bilan du FSM Dakar, dont le caractère partiel et partial est assumé, qui ne s’attardera pas longuement sur les aspects quantitatifs.

Il s’agit plus d’une première exploration de ce que Dakar nous apprend sur ce que signifie le FSM et sur la manière dont il pourrait être conçu à l’avenir.

Un succès paradoxal…

Il n’est jamais aisé de faire le bilan global d’un FSM. L’exercice est délicat, tant il est difficile de rendre compte de la richesse de l’expérience, de la diversité des échanges, ou encore de la complexité des problèmes auxquels participants et organisateurs sont confrontés. Le FSM de Dakar ne fait pas exception. Son succès (sur les raisons duquel nous revenons ci-­‐dessous) est extrêmement paradoxal : les activités annulées ont été plus nombreuses que jamais et l’impression de flou et de dispersion a atteint des proportions inédites.

L’effondrement du FSM de Dakar était, à la veille de son ouverture, une hypothèse plausible : le nombre exact de salles disponibles n’était pas connu des organisateurs, rendant impossible l’impression du programme du forum et sa diffusion au participant autrement qu’au dernier moment et de manière très parcellaire. Les raisons à ce manque sont extérieures au comité d’organisation. Il est dû aux atermoiements de l’administration de l’université de Dakar, ainsi qu’à un jeu un peu trouble de la présidence de la République, officiellement déterminée à aider à l’organisation du FSM, mais en réalité encline à faire de la résistance passive. Les problèmes logistiques n’ont cependant pas empêché le forum (ses activités, les échanges et rencontres qu’il permet, etc.) de se tenir. Les difficultés auxquelles chacun a dû faire face pourraient, en trompe-­‐l’oeil, renforcer l’impression de succès (les circonstances pouvant aider à rendre les jugements plus indulgents).

Pourtant, à y regarder de plus près, ce forum semble bien être réussi dans l’absolu et pourrait bien avoir des effets durables sur la dynamique altermondialiste.
Il a officiellement réuni autour de 75 000 participants, soit deux fois plus qu’à Nairobi. Il semble bien que ce chiffre n’est pas exagéré : le maintien des cours sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop, qui accueillait le FSM, a certes débouché sur de nombreux problèmes logistiques. Mais il a eu l’avantage de faire de ce FSM l’un des forums les plus ouverts sur la ville qui l’accueillait. Les étudiants ont en effet pu passer de leurs cours aux ateliers du FSM, engager des discussions dans les rues du campus avec d’autres participants, aller chercher de l’information sur les stands, etc. Pour la première fois, avoir un badge de participant n’avait aucune importance, et il était difficile de distinguer les militants venus spécialement pour le FSM des étudiants découvrant l’événement et ses opportunités.

C’est une vraie avancée, que l’on se souvienne des conflits nés, à Nairobi, autour de l’ouverture du site du FSM, ou encore de la distinction faite, au cours des premiers FSM, entre « ‘simples’ participants » et « délégués ». Les caravanes qui ont convergé vers Dakar ont permis une participation importante, inédite même en nombre, de représentants de mouvements et d’organisations de base d’Afrique l’Ouest, de Mauritanie et du Maghreb. Prévues pour rassembler quelques centaines de personnes, elles ont finalement accueilli plus d’un millier de participant-­‐e-­‐s. Elles furent également un élément décisif de mobilisation et d’extension du forum : chacune de leur étape était, en soi, un petit FSM. La délégation du Maghreb/Machrek a été la plus importante à ce jour lors d’un FSM : plus de 700 militants, principalement marocains, mais aussi de nombreux Tunisiens, se sont rendus à Dakar et ont pu y témoigner des processus de transformation en cours. Leur présence n’est pas une surprise : en 2010, le Maghreb et le Machrek ont accueilli 11 forums sociaux, tous conçus comme autant d’étapes dans la préparation du forum de Dakar.

L’absence de programme a sans aucun doute été préjudiciable à la visibilité de ses participants, rendant leur participation diffuse : les rencontres entre les membres de ces délégations et le reste des participants a principalement été le fruit du hasard. Les efforts entrepris par le Forum Social Maghrébin, en lien avec la commission expansion du Conseil international du FSM ainsi qu’avec le Forum Social Africain ont ainsi malheureusement été quelque peu gâchés. Néanmoins, le Maghreb et le Machrek restent aujourd’hui les régions où le processus des forums sociaux est le plus dynamique.

Les initiatives locales de « Dakar étendu » (activités organisées dans les banlieues) sont un élément de succès fondamental. Elles sont l’une des modalités les plus porteuses de mobilisation de populations traditionnellement absentes des FSM. Bien entendu, l’unité de temps et de lieu du FSM est indispensable à la construction de liens et de convergence .Les initiatives de type « étendu » ne doivent donc pas conduire à un éparpillement du FSM. Il faut cependant reconnaître que l’unité de lieu elle-­‐même est excluante, surtout si elle ne s’accompagne pas d’efforts spécifiques et intenses de mobilisation.

Le FSM de Dakar a permis de mettre au centre de l’agenda altermondialiste des questions telles que (ou de confirmer leur importance) : l’accaparement des terres, les droits des migrants, la souveraineté alimentaire, etc. Or l’émergence de « nouvelles » thématiques est un élément fondamental. Ainsi, la participation massive des mouvements indigènes des Andes et de l’Amazonie au FSM 2009, a-­‐t-­‐elle contribué à déplacer l’arc des revendications altermondialistes, en provoquant son ouverture à la justice climatique et aux débats sur les droits de la nature, la terre-­‐mère, l’extraction des ressources naturelles, etc. L’accaparement des terres est, par exemple, une question cruciale, et nouvelle pour les altermondialistes. Elle est l’un des points d’entrée pour construire des liens entre les mouvements transnationaux de luttes pour la justice climatique et les mouvements et organisations africaines, dans l’optique de la préparation du contre-­‐sommet de Durban (17ème Conférence des Nations-­‐Unies sur le changement climatique, fin 2011). Elle déplace également les clivages, puisque les états et multinationales du Nord ne sont pas les seuls prédateurs : certains pays du Sud accaparent également les terres d’autres états moins riches (à commencer par la Libye de Kadhafi).
Elle introduit enfin, au même titre que les travaux des mouvements sur la gestion des ressources naturelles, les droits des peuples indigènes et les limites de la biosphère, l’idée d’épuisement de la propriété privée en tant que régime d’organisation de la production et de la répartition des ressources, et la progression des réflexions sur des modalités nouvelles de propriété, collectives, communautaires, ouvertes, dont la notion de « biens communs » est une des formes conceptuelles et politiques possibles. Les « Assemblées de convergence pour l’action » constituent une avancée majeure dans le processus des forums sociaux.
Elles permettent en effet de mettre en évidence la finesse (au sens de la précision et de l’acuité) et l’épaisseur (au sens de la complexité et globalité) des analyses portées par les acteurs de l’altermondialisme dans les ateliers auto-­‐organisées du forum. Elles soulignent le saut qualitatif, d’une expertise technique, sectorielle et compartimentée, principalement portée par les ONG du Nord, à une parole politique plus dense, plus complète et moins européo-­‐centrée.

La montée en puissance de l’expertise des mouvements sociaux et de la parole des exclus / discriminés (y compris à l’intérieur des grandes ONG) est une grande réussite de ce FSM. Cette montée en puissance était déjà au coeur du FSM de Belem.

Grâce aux Assemblées finales, Dakar a également joué un rôle clef dans la légitimation et le déploiement de l’agenda global des mobilisations 2011-­‐2012. C’est une évidence pour les mobilisations portées par les réseaux insérés dans la dynamique du FSM depuis plusieurs années (justice climatique, g8/g20, etc.). L’absence de mobilisations globales sur des thématiques émergentes (comme l’accaparement des terres) n’est pas un échec. Dakar doit être pensé comme une première étape dans leur inscription à l’agenda des mobilisations, à l’instar du rôle joué par Belem pour les revendications portées par les mouvements indigènes : les questions de « crise des civilisation » (et plus généralement les questions écologiques), centrales à Belem, n’avaient pas disparu à Dakar, prouvant donc qu’elles se sont durablement inscrites dans les préoccupations alter, quel que soit le continent qui accueille le forum.

En dehors des mouvements français et espagnols, les européens étaient peu présents à ce forum et la crise sociale que traverse le continent y a été peu discutée. Bien sûr, cette absence pose de nombreuses questions (la faible participation syndicale n’y est pas étrangère). Dakar met en évidence que l’Europe n’est plus le centre de gravité de l’altermondialisme.
Les mouvements des Suds ont durablement pris le leadership intellectuel et politique sur le processus du FSM ; à tel point que ce sont des organisations du Sud qui suggèrent d’organiser le prochain Forum dans un pays européen, confiantes en leur capacité à renforcer les mouvements européens et à les aider à provoquer un basculement. …qui pose la question du rôle du comité d’organisation et du conseil international Un succès qui amène plusieurs commentaires – et ne peut qu’interroger sur la fonction exacte des comités d’organisation des forums à venir : de ce point de vue, Dakar est riche d’apprentissages.

Tirer parti de la maturité des participants

Le FSM de Dakar s’est tenu sans que ses organisateurs ne puissent planifier les activités : l’absence d’information fiable sur la disponibilité des salles a rendu impossible l’impression, en temps et en heure du programme du FSM. Il a donc du parer au plus pressé, faire installer des tentes à mesure qu’il découvrait l’ampleur des blocages administratifs et politiques. Surtout, il s’en est remis aux participants eux-­‐mêmes, qui sont massivement parvenus à tenir leurs activités, alors même que l’information indispensable à leur bon déroulement n’était pas disponible, ou pas à temps.
Alors que le FSM était jusqu’à présent régulièrement critiqué pour son gigantisme et pour son organisation qui rendait les participants passifs, voire consommateurs, le succès de Dakar est une co-­‐production du comité d’organisation et des participants.
Ce forum fait la démonstration de l’extraordinaire maturité des organisations impliquées dans la dynamique des forums sociaux et de leur autonomie. Elle est la conséquence logique d’une année 2010 marquée par 55 événements autonomes mais reliés les uns aux autres : sans les capacités d’adaptation du comité d’organisation, il ne fait pas de doute que le forum se serait effondré. Mais, sans l’autonomie et l’inventivité des participants, ces capacités d’adaptation n’auraient pas suffi à faire de cette édition du FSM un succès. Repenser le rôle des organisateurs
L’autonomie étonnante, et stimulante, ne doit pas masquer deux problèmes importants. D’une part, ce forum a probablement été l’un des plus difficiles d’accès pour les « nouveaux venus ». En effet, l’autonomie nécessite de bien connaître le FSM, ses participants, d’avoir un bon carnet d’adresses pour faire circuler l’information par texto ou par mail – si les organisations bien insérées dans la forme-­‐forum ont su s’adapter, les nouveaux venus se sont souvent trouvés contraints à s’en remettre au hasard, et ont durement subi les problèmes logistiques. D’autre part, l’improvisation et l’inventivité collective n’ont pas suffi à faire face à l’ensemble des problèmes engendrés par l’absence de programme.
Les interprètes de Babels n’ont ainsi jamais pu travailler dans de bonnes conditions.
L’extraordinaire autonomie soulignée ci-­‐dessus, comme ses importantes limites, pose donc la question du rôle des comités d’organisation des FSM à venir (ainsi que celui du Conseil International) : Comment parvenir à tirer partie de l’autonomie et de la maturité des participants dont Dakar a fait la démonstration ? Comment faire en sorte que la participation active ne soit pas remise en cause ? Autrement dit : comment s’assurer que ce qui s’est passé à Dakar ne soit pas le fruit du hasard (ou la conséquence d’une logistique chaotique) mais puisse être reproduit lors des prochains forums ?

Répondre à ces questions n’est pas simple : l’organisation d’un FSM étant suffisamment complexe, et ses moyens inversement restreints pour qu’il soit tentant de s’en remettre à une procéduralisation accrue comme moyen de réduire les incertitudes – un travers auquel le Conseil international n’échappe malheureusement pas toujours.
Il faut imaginer un processus d’organisation plus souple, y compris dans la construction du programme lui-­‐même et multiplier les espaces (et non les activités) auto-­‐organisés.
Il est un élément primordial, sur lequel le Comité d’Organisation et le Conseil International peuvent directement et assez aisément agir : le nombre d’activités inscrites au programme du FSM. Son augmentation ne doit en aucune manière être considérée comme une « bonne » nouvelle – quand bien même elle prouve l’intérêt intact pour la forme-­‐forum. Nous en avons suffisamment expérimenté les conséquences négatives : la multiplication du nombre d’activités nuit à la lisibilité du forum, en ce qu’elle augmente l’impression de « bruit ».
L’agglutination est pourtant l’un des seuls moyens d’intégrer de nouveaux acteurs dans la dynamique des forums. Sans elle, les grands réseaux internationaux ont tendance à travailler avec leurs partenaires habituels, connus et déjà identifiés, tandis que les « nouveaux venus » sont cantonnés à des discussions parallèles. L’une des critiques les plus fortes formulées après le FSM de Mumbai (2004) avait précisément porté sur ce point : les internationaux et les mouvements de base indiens (mouvements de femmes ou d’intouchables) ne s’étaient rencontrés que dans les manifestations organisées pendant le forum, mais n’avaient pas, ou peu, échangé dans les séminaires et ateliers. Dakar, comme Nairobi ou Belem n’échappe malheureusement pas à cet écueil. En outre, l’absence d’agglutination fait peser une pression ingérable sur les organisateurs.
À Dakar, les organisateurs devaient ainsi boucler un programme comprenant jusqu’à 150 activités en parallèles (130 ateliers, et 20 liaisons « Dakar-­‐étendu »)… soit 16 jours continus de débats (mises bout-­‐à-­‐bout, les 840 activités inscrites au forum de Dakar représentes 130 jours de discussions ininterrompues).
Même si l’administration de l’UCAD avait fait preuve de bonne volonté, il est hautement improbable que le comité d’organisation et le conseil international du FSM soient parvenus à faire sereinement face à une telle « demande ». La définition d’un processus « d’agglutination » des activités des forums à venir doit donc être l’une des tâches prioritaires de la commission méthodologie du CI.

Revenir à l’expérimentation

La critique (interne) du FSM n’est pas nouvelle. Dès les toutes premières éditions, les critiques furent vives. Les participants au deuxième campement intercontinental de la jeunesse avaient ainsi organisé une action contre le « carré VIP » du FSM 2002. Ils entendaient ainsi protester contre la « monopolisation » de la parole par quelques « happy fews », invités et logés (dans des hôtels de luxe) par le comité d’organisation.
L’année suivante, la critique contre les organisateurs du forum fût renforcée par le retard pris par le comité organisateur dans la publication du programme du Forum – la programmation des ateliers auto-­‐organisés ne fût rendue publique que deux jours après le début du FSM. Dans le même temps, un travail piloté par Ibase d’analyse des thématiques traitées dans les ateliers et dans les séances plénières (ces dernières étant préparées par le comité d’organisation, et bien plus visibles dans le programme que les premiers, portés par les participants) mît en évidence un décalage dans les priorités et les thématiques. Ce que cet exemple précis a, ici, d’intéressant, est la manière dont les critiques sur la privatisation de la parole eurent un impact direct sur le format du Forum et se traduisirent par des changements organisationnels majeurs.
Le conseil international a alors décidé de supprimer les séances plénières, et de passer à un programme 100% auto-­‐organisé – une décision qui n’a depuis jamais été remise en cause autrement qu’à la marge. Ces critiques ne se sont pas uniquement traduites par la suppression des séances plénières. De fait, elles ne concernaient pas la seule manière dont le programme du Forum se construit. Elles étaient également la conséquence (et la manifestation) d’une frustration croissante des participants aux premiers forums sociaux.
Cette situation n’a, en elle-­‐même, rien de surprenant, en ce qu’elle est étroitement liée à l’endroit où le FSM se situe en tant qu’espace : entre l’attente (d’un autre monde) et l’expérience (d’alternatives comme des ravages de la globalisation). Que le FSM finisse par générer autant de frustration que d’espoir n’est donc pas étonnant. L’enjeu, pour les organisateurs, est de parvenir à assumer collectivement cette frustration, et à la politiser. La réponse politique et organisationnelle apportée à cette frustration fût l’ajout d’une troisième « fonction » au FSM, aux côtés des dimensions de socialisation et de mobilisation : le FSM a alors été conçu comme étant aussi un espace d’expérimentation, voire de préfiguration. L’expérimentation a été au coeur des forums 2004 et 2005 – qu’il s’agisse de l’architecture du site accueillant le FSM, de la traduction (et du matériel d’interprétation), de la généralisation de l’utilisation des logiciels libres, de la prise en compte des acteurs de l’économie sociale et solidaire dans la réflexion sur les retombées économiques du FSM, etc.

Cette dimension « expérimentale » du FSM a progressivement été abandonnée : les organisateurs ont souvent eu tendance à la considérer comme responsable des problèmes qu’ils rencontraient, notamment autour de la question de l’interprétation. Ils ont ainsi donné l’impression qu’ils préféraient avoir recours à des sous-­‐traitants privés plutôt que de se donner les moyens de prendre en charge de l’intérieur les questions technologiques et linguistiques. Ils prolongent ainsi un schéma pourtant éculé, qui voudrait que les questions techniques ne soient pas politiques – ou ne le soient que de manière mineure en comparaison des « contenus ».
Ils ont eu tendance à considérer la frustration comme une conséquence des ratés induits par l’expérimentation – alors qu’ils auraient dû concevoir l’expérimentation comme une réponse à la frustration. Quel lieu pour accueillir le forum ? Construire un site dédié au Forum, plutôt que d’utiliser des infrastructures inadaptées à un forum est un objectif essentiel – on rappellera ici que les deux forums ayant suscité le plus d’enthousiasme quant à leur architecture furent les FSM 2004 et 2005, tous deux tenus sur des sites ad hoc (même si le site du FSM 2005 fût critiqué pour son étendue).
Le choix du site n’est pas anodin : construire un site spécifiquement conçu pour le forum permet de mieux tenir compte de ses besoins (le campus d’une université n’est pas plus adapté qu’un stade d’athlétisme aux usages du forum qu’en ont les participants, qui mêlent participation studieuse à des ateliers, déambulations au hasard, manifestations de rues, actions impromptues, etc.). Au-­‐delà des problèmes logistiques, le choix d’une université comme lieu d’accueil d’un forum doit cependant être discuté. S’il permet aux étudiants de prendre part au Forum, il n’est pas sans poser des problèmes. D’une part, il est indispensable d’accompagner ce choix d’une ouverture du processus d’organisation du forum aux organisations étudiantes et aux syndicats d’enseignants. D’autre part, il ne faut pas perdre de vue que les universités sont des lieux de (re)production des élites, ce qui peut freiner la participation de certains mouvements et organisations (il n’est symboliquement pas neutre de se rendre sur un campus, lieu qui est étranger au quotidien de nombreux groupes sociaux).

La participation des populations locales les plus pauvres ne dépend bien entendu pas uniquement du site retenu pour accueillir le Forum. Le travail local de mobilisation est évidemment primordial. Pour reprendre les termes des organisateurs du Forum Social des États-­‐Unis, « l’intentionnalité » dont font preuve les organisateurs pour inclure les plus pauvres dans la préparation du forum est un élément clef de succès.
Il est parfois tentant de donner la priorité aux efforts de mobilisation continentale ou sous-­‐régionale et de négliger la mobilisation nationale et locale. Le forum de Dakar n’a malheureusement pas complètement échappé à ce travers (récurrent dans les forums sociaux).

Ne plus imposer le rythme du FSM aux mobilisations altermondialistes

Dakar invite également à rediscuter la périodicité des forums sociaux mondiaux.

La réussite de Dakar est la conséquence directe d’une année 2010 riche de plus de 55 forums sociaux – tous étant pensés, d’une manière ou d’une autre, comme une étape dans la préparation du FSM de Dakar. Il semble donc opportun de valoriser ces expériences et de mettre les forums sociaux locaux, régionaux, continentaux et thématiques au coeur du processus (plutôt que le FSM « centralisé » lui-­‐même) – une démarche qui paraît incompatible avec la volonté de maintenir un FSM « centralisé » tous les deux ans. Il serait sans doute préférable de penser le processus du forum sur un rythme de trois ans : un an et demi consacré aux initiatives issues du FSM (qui, dans le cas présent, nous amènerait jusqu’aux initiatives parallèles au sommet Rio + 20) et un an et demi de forums locaux, régionaux, thématiques et continentaux sur la base desquels le FSM « centralisé » serait organisé.

L’incertitude financière à laquelle le FSM fait face plaide également pour un allégement du rythme (et de l’ampleur) du forum « centralisé ». Le FSM et le « printemps » arabe Dakar a bien évidemment été marqué par les processus de transformation en Tunisie, en Égypte, au Yémen, etc. Les problèmes logistiques et l’absence induite de programme papier n’ont malheureusement pas permis de donner toute sa visibilité aux efforts entrepris par la commission expansion du Conseil international et par le comité d’organisation pour créer des liens entre ces processus et le FSM de Dakar.
Pourtant, les délégations en provenance du Maghreb, du Machrek, et plus généralement du monde Arabe (jusqu’au Yemen) étaient extrêmement importantes. Bien entendu, rien ne permet de dire que la dynamique des forums sociaux a eu un impact direct sur les processus en cours. Il serait largement exagéré et malvenu de prétendre qu’un lien de causalité, directe ou indirecte, unit la dynamique du FSM aux processus en cours.

On ne peut cependant que constater une coïncidence frappante : 11 forums sociaux se sont tenus au Maghreb et au Machrek au cours de l’année 2010. Cette coïncidence/corrélation est, en elle-­‐même, un succès politique : elle prouve que la forme-­‐forum est en phase avec les mouvements de transformation contemporains, qu’elle résonne avec eux. Il n’y a qu’à voir comment toutes les diplomaties sont incapables de comprendre ce qui se passe, qu’à constater le silence d’une bonne partie des forces de gauche traditionnelles pour comprendre qu’effectivement, cette coïncidence n’est pas rien, et surtout : elle n’est pas due au hasard, c’est bien la construction politique des forums sociaux qui leur permet d’être ainsi en phase. Le soutien de Chavez à Kadhafi et les atermoiements des gouvernements équatoriens et boliviens sur le sujet sont bien la preuve qu’il ne suffit pas d’être du côté de la transformation pour comprendre la portée de tout processus de changement en cours. Et elle est une pierre de plus dans le jardin de ceux qui pensent que les Forums Sociaux doivent se rapprocher des gouvernements « amis ». Au contraire : les soutenir par la critique plutôt que par l’adhésion (ou alliance) apparaît comme une vraie nécessité..

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