Rencontres Sociales

Regards

Variable d’ajustement

11 juillet 2011

Un "regard" de notre ami Richard Dethyre, sociologue, coanimateur du Forum social des saisonniers.

Mots clés

" Si les vacances sont de plus en plus courtes, les contrats des saisonniers le sont également. Pour les jeunes, 
25 % des contrats sont équivalents ou inférieurs 
à un mois. On observe aussi un autre mouvement  : 
avant, une majorité de jeunes travaillait pour de l’argent 
de poche  ; aujourd’hui, c’est une majorité qui travaille 
en saison pour vivre le reste de l’année. Souvent 
dans la jungle sociale, puisque 16 % déclarent 
ne pas avoir de contrat de travail. Ils sont aussi 
56 % à déclarer leurs ressources rognées par le besoin 
de se loger. Il faut aussi financer les transports, se nourrir, parfois payer le parking (450 euros à Val-d’Isère en hiver). Le saisonnier est emblématique du salariat d’aujourd’hui. Celui que le patronat utilise comme une variable d’ajustement idéale, car il n’est pas assujetti au versement de la prime de CDD. Plus la concurrence est dure 
sur le marché de l’emploi, plus les contrats sont courts 
et la difficulté grande de bénéficier des allocations chômage puisqu’il faut comptabiliser quatre mois d’activité pour y prétendre. Des centaines de milliers 
de salariés basculent ainsi plus vite vers l’extrême précarité. Faut-il préciser qu’elle est sociale et morale à la fois  ? J’entends encore Pauline, rencontrée sur 
son lieu de travail  : «  Ça fait huit ans que je travaille ici. Je suis super-notée. 
C’est dur de quitter 
les collègues quatre mois, 
d’être renvoyée à sa vie privée, sans garantie d’être reprise. J’ai l’impression à chaque fois que je dois faire mes preuves. 
Du coup, j’emmène avec moi mon listing de contacts 
pour me donner une chance de plus d’être reprise, 
pour qu’on me pense indispensable, tu te rends compte  ?  » Quelle que soit leur ancienneté ou leur qualification, 
les saisonniers sont des salariés à part. Ils ont été considérés comme des privilégiés par l’Unedic jusqu’à 
la dernière négociation de cette année. Grâce 
à la pression exercée par le Forum social des saisonniers, au cours duquel quarante d’entre eux ont déposé plainte contre l’organisme qui gère l’assurance chômage, 
la suppression du coefficient minorant les allocations chômage des saisonniers a été imposée. Les saisonniers sont un symbole de cette jeunesse souvent formée qui, faute de mieux, accepte le petit job d’été en imaginant que ce sera pour une saison. 
Et puis rien d’autre ne se présente. Alors ce travail 
est conservé pour quatre, cinq ou six mois. Le reste 
du temps, c’est la course d’obstacles pour trouver 
un autre employeur, convaincre la banque ou le bailleur qu’il y aura un nouveau contrat afin d’obtenir le prêt 
pour acheter la bagnole ou avoir un logement. Cette brutalité sociale qui affecte près d’un million 
de salariés du tourisme est l’illustration d’une tendance incrustée dans les pratiques d’exploitation du salariat avec lequel on ne partage pas les richesses 
qu’il contribue à créer. Les 146 milliards que génère 
le tourisme… il faudra bien les partager plus équitablement. Est-ce un secteur plus emblématique d’une ère obscène  ? C’est en tout cas le constat le plus significatif 
de la dégradation des conditions sociales des jeunes. 
Je ne peux m’empêcher d’évoquer ce qui se passe 
dans d’autres pays, qu’il s’agisse du Proche 
et du Moyen-Orient, de l’Espagne ou de la Grèce. 
La jeunesse crie sa colère de ne pas avoir de place, 
de moyens pour vivre. Le libéralisme sauvage 
ne prépare-il pas ainsi des intifadas sociales 
(en arabe littéralement  : relever la tête) qui nous font penser aux années 1968  ?"

www.forumsocialsaisonniers.com

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