Rencontres Sociales

Tribune

À Rio+20, le rôle clef de l’ESS pour défendre les biens communs

6 février 2012 - Frédéric Sultan

Tout au long de la semaine qui vient de s’écouler, 70 000 personnes de sont retrouvées à Porto Alègre pour participer à un forum social thématique “Crise capitaliste Justice Sociale et Environnementale”. Cette rencontre était une étape importante de partage de la réflexion de la société civile avant le sommet de Rio+20. Celle-ci portait sur les propositions avancées par les gouvernements à Rio+20, au regard de la situation du développement 20 ans après...

Le "zéro draft", (que vous pouvez trouver ici) c’est à dire la première version de la déclaration finale des gouvernements, diffusé quelques jours avant le forum, a été disséqué et analysé, notamment sous l’impulsion de Pablo Solon, l’un des leaders de la société civile bolivienne, qui était ambassadeur de Bolivie pour le sommet de Rio pendant la période de négociation du texte.

Sans grande surprise, le "zéro draft" appelle à la continuation et au renforcement de l’emprise des marchés sur la nature, l’environnement et sur le vivant de manière générale. En toute logique, les mouvements sociaux participants au forum de Porto Alègre ont appelé à une campagne[] contre ce texte et plus généralement contre l’économie verte qu’il défend.

Non à l’économie verte

Derrière l’apparence d’une opposition frontale se joue une bataille politique et idéologique importante. L’économie verte se traduit dans ce document par une libéralisation du droit de commercialiser ce que la pluspart d’entre nous considèrent comme des ressources inaliénables : l’eau, les océans, les glaciers, les forêts, les déserts, pour ne citer que les plus emblématiques. L’économie verte propose de valoriser financièrement les services rendu par les écosystèmes et ainsi de permettre de les faire entrer dans des marchés qui deviendront vite spéculatifs. Le marché des droits à polluer est un exemple grandeur nature de ces mécanismes. Les Bourses du carbone qui se développent à travers le monde à la suite du protocole de Kyoto sont un mécanismes qui permet de faire entrer la lutte contre le réchauffement climatique dans la sphère de l’industrie financière, qui comme chacun sait ne s’intéresse pas aux effets dans la vie réelle, mais aux bénéfices financiers des investisseurs.

L’économie verte telle qu’elle est proposée dans le zéro draft et les documents préparatoires du sommet, est un concept fumeux qui vise plus à instrumentaliser la nature pour tenter de résoudre les crises économiques, qu’à s’engager dans la voie du respect et de la protection de l’environnement et des équilibres écologiques, culturels et sociaux qui nous permettront de vivre en humanité sur la Terre. Il prétend que ce sont les firmes multinationales qui sont les mieux placées pour proposer les solutions aux dérèglements environnementaux et aux déséquilibres de développement qu’elles contribuent largement sinon à provoquer, au moins à entretenir et amplifier. Ce texte considère par exemple que "l’insécurité alimentaire, les changements climatique et la perte de la biodiversité affectent les gains de développement" (“food insecurity, climate change and biodiversity loss have adversely effected development gains”) alors que la réalité est inverse : ils sont des résultats du capitalisme et non de simples externalités du système.

    Collectif A-vif(s) Cette rhétorique s’accapare l’espoir qu’une grande partie de l’humanité place dans la capacité de nos sociétés de se ressaisir des enjeux environnementaux et sociétaux, et de transformer le système économique pour qu’il y répondent. Dans l’imaginaire collectif, l’économie verte est en effet une figure positive. Nombreux sont ceux qui y voient d’abord un effort pour transformer en profondeur l’industrie et le système consumériste. Cette vision se nourrie d’expériences nombreuses et populaires qui sont devenues notre quotidien. Quelques exemples emblématiques : les transports ont intégrés le partage de vélos, la consommation responsable gagne du terrain, les filières courtes deviennent chaque jour plus légitimes, le partage des ressources immatérielles gagne du terrain dans de nombreux domaines, même s’il reste une industrie culturelle, arc-boutée sur ses anciens modèles économiques et idéologiques, qui se battra pour que nous soit imposé ACTA[L’Accord commercial anti-contrefaçon (ACAC ; en anglais Anti-Counterfeiting Trade Agreement : ACTA) est un traité international multilatéral concernant les droits de propriété intellectuelle. http://fr.wikipedia.org/wiki/Accord...]. Progressivement, s’est installé l’idée qu’il est nécessaire de rechercher des formes de production propres, économes en énergie, des dispositifs de consommation collaborative et des formes de partage. Cela conduit à une réflexion sur la pluralité des formes de propriété et les hybridations possibles entre elles. Les initiatives ont largement dépassé le stade des expérimentations. Elles montrent aussi que l’horizon proposé n’est pas un retour à l’âge de pierre, mais une transformation de la société, de nos conditions de vie et une indispensable amélioration de celles des habitants des pays du Sud. Ce mouvement de la société nourri aussi l’espoir d’un développement massif des emplois nouveaux, qui permettrait de sortir nombre d’entre nous de conditions de vie misérables ou précaires.

En s’opposant à l’économie verte, les mouvements sociaux ne sont pas en train de "jeter le bébé avec l’eau du bain", mais de rassembler ceux qui construisent des alternatives qui s’appuient sur le partage des ressources et la participation démocratique, c’est à dire une mise en commun, les biens communs.

Et l’économie sociale ?

Dans ce contexte, l’économie sociale et solidaire joue un rôle clef. C’est de son sein que proviennent une grande partie des acteurs engagés dans la voie de l’innovation sociale, économique et culturelle. Ce sont les coopératives (dont c’est l’année internationale), les AMAP, les monnaies locales alternatives, les banques éthiques et solidaires, les mutuelles, pour ne citer que ces quelques exemples parmi les plus connus. La reconnaissance de la légitimité des acteurs de l’ESS est largement et de plus en plus partagée, jusque dans les instances des pouvoirs publics. Les acteurs de l’ESS sont de plus en plus les porteurs d’espoir car ils sont investis dans la recherche des alternatives concrètes qui changent la vie des gens. L’ESS est capable de développer des mécanismes de résilience sociale économique et politique qui sont nécessaires. Alors à l’heure où les peuples se lèvent pour réclamer leur liberté, la démocratie maintenant, et s’indigner des collusions entre les pouvoirs politiques et financiers, Rio+20 nous permet de redessiner l’horizon dont nous avons besoin.

Il faut donc pour l’ESS, entrer en campagne pour expliquer et convaincre que l’économie verte de Rio+20 n’a rien à voir avec celle qu’elle a mis en pratique depuis longtemps. Sans cet engagement et ce travail de conviction, la campagne contre l’économie verte sera des plus difficile. Mais il faut considérer aussi que dans cette bataille, c’est aussi l’avenir de l’ESS qui pourrait se jouer. Si cette campagne échoue, l’espace qu’occupe l’ESS sera probablement considérablement réduit et l’avenir plus sombre. Les mouvements sociaux et l’ESS partagent la défense des droits d’accès, à l’auto-détermination et l’auto-gestion des ressources à travers la pluralité des formes de propriété.

Un espoir est née après Rio en 92. Ne le laissons pas partir en fumée sous les effets de la connivence entre les puissances politique et économiques à Rio+20.

Images : Collectif à vifs, licence creative commons by-nc-nd

1 Message

  • bonjour. je suis intéressée par la liaison entre le mouvement des commons et l’économie sociale. Cf le papier que j’ai présenté le 31 janvier au Brussels Think tank dialogue (sur le site de Confrontations Europe : http://bit.ly/xOgoWG). c’est assez théorique pour l’instant, ne peut-on organiser un échange sur le sujet ?
    Nicole Alix.
    administratrice déléguée
    Confrontations Europe

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