Rencontres Sociales

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"Se réapproprier sa propre subjectivité"

7 mars 2011 - Cédric Lefebvre

Un livre publié chez un éditeur indépendant marseillais, Agone, « Le petit-bourgeois gentilhomme" sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes et notamment leurs rapports à l’Economie solidaire.
- Sa présentation par Cédric Lefevre pour l’Apeas.

Le Petit Bourgeois Gentilhomme - Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes Le Petit Bourgeois Gentilhomme - Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes Contre Feux Agone, 2009, 152 pages, 13€

L’économie solidaire rassemble des gens qui pensent qu’un autre monde est en train de se construire, en rejet des valeurs destructrices du capitalisme. Si les initiatives solidaires ne sont plus à la marge du système - dont la crise ne fait que renforcer la crédibilité - elles restent encore dans la marge, on parl d’ailleurs d’économie alternative. On aimerait qu’il y ait tellement de monde et d’énergies dans cette marge qu’elle subvertisse l’ensemble de la page pour, au final, abolir la notion de marge. Une société d’égalité symbolique et matérielle.

Mais les bonnes intentions ne suffisent pas. On sait que l’ESS peut rassembler du monde, dans la convivialité, à l’occasion de grands événements. Mais qui n’a pas constaté que, dans ces assemblées, on a tendance à se retrouver dans un entre-soi confortable. Même origine sociale, même niveau d’éducation (relativement élevé), communauté de valeurs, importance des réseaux relationnels... Un petit monde où tout est "évident".

Comme nous sommes nombreux à considérer que l’économie solidaire vise, pour faire court, à émanciper les humains de l’hégémonie de l’économie (à ré-encastrer l’économique dans le social disait Karl Polanyi), on imagine mal faire l’économie solidaire entre seules classes moyennes.
Si c’est un fait cela doit nous pousser à comprendre les mécanismes sociologiques et politiques complexes qui produisent cette situation.

Un livre publié chez un éditeur indépendant marseillais, Agone, « Le petit-bourgeois gentilhomme ; sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes », entreprend de répondre à ces questions. Nous avons donc rencontré son auteur, le sociologue Alain Accardo, et lui avons demandé comment des initiatives solidaires, tout en poursuivant le bien commun d’un côté peuvent renforcer le système oppressif en place de l’autre côté, à l’encontre de leurs propres valeurs et avec les meilleures intentions du monde.

La Dynamo : Comment définir le petit bourgeois gentilhomme ? Suffit-il d’appartenir aux classes moyennes ?

Alain Accardo : Ce que j’appelle un « petit-bourgeois gentilhomme », c’est un membre de la classe moyenne que son désir de distinction et de promotion sociale pousse à se rapprocher davantage des membres de la classe possédante/dirigeante, les bourgeois proprement dits. Malheureusement pour lui, les capitaux de ces derniers, spécialement le capital économique et financier et le capital relationnel, étant sans commune mesure avec les siens, l’écart à combler est généralement trop important pour lui permettre une intégration effective aux classes supérieures et l’appropriation, dans leur matérialité et dans leur modalité, de toutes les pratiques et consommations caractéristiques de leur mode de vie (ce n’est pas seulement une question pécuniaire).

En conséquence, l’identification du petit-bourgeois à son modèle bourgeois tend à devenir plus fantasmée que réelle. La mobilité sociale ascendante étant finalement assez limitée – quoi qu’en dise la mythologie méritocratique – il arrive que les efforts du petit-bourgeois pour s’anoblir aboutissent à un statut de « parvenu » (tard-venu), qui est à la bourgeoisie de souche ce que le M. Jourdain de Molière était à la noblesse d’épée, d’où mon appellation. Ce statut, comme tous les statuts moyens, peut être consolidé ou compromis à la génération suivante (actuellement on voit s’accentuer la tendance à une dégradation, d’une génération à l’autre). D’où ce mélange de traits contradictoires propre à l’identité petite-bourgeoise : prétention (qui est aussi pré-tension) à paraître ce que l’on n’est pas encore ou pas tout à fait, à se mettre avantageusement en scène, assurance de soi en même temps que doute sur sa valeur réelle, fascination pour l’univers bourgeois et ressentiment d’en être exclu, sympathie condescendante pour les classes populaires mais volonté de s’en distinguer à tout prix et crainte d’y retomber, désir de changer les choses mais sans compromettre la situation acquise, etc., tous ces traits se manifestant à des degrés différents selon les trajectoires, les héritages, les acquisitions de chacun(e), et la position présentement occupée. Il faut avoir déjà atteint un certain niveau d’accumulation des capitaux (héritages, patrimoines, diplômes, relations, etc.) pour se mettre à nourrir des prétentions à forcer l’accès des classes supérieures.

« Le petit-bourgeois est inséparablement un dominé-dominant, dominé chez les dominants et dominant chez les dominés. Tout son être se trouve marqué par cette hybridité sociale. »

Du fait qu’elle rassemble tous ceux qui possèdent un certain volume, extrêmement variable au demeurant, de capital économique et/ou culturel, la classe moyenne constitue dans les sociétés développées une énorme nébuleuse, un conglomérat mouvant de statuts, de rôles, de catégories et de fonctions, dont il est vain de chercher à cerner exactement les contours mal fixés. En revanche, ce qu’on peut souligner, c’est leur dénominateur commun, sociologiquement décisif, qui est de se situer dans un continuum social étiré entre les deux pôles, supérieur et inférieur, de la domination sociale, occupés respectivement par les fractions distinguées des classes possédantes et par la masse indistincte des classes dépossédées. Les positions moyennes ne se définissent pas dans l’absolu, mais toujours relativement, par rapport à d’autres, supérieures ou inférieures. Le petit-bourgeois est inséparablement un dominé-dominant, dominé chez les dominants et dominant chez les dominés. Tout son être se trouve marqué par cette hybridité sociale. Si le critère de la position dans la structure des classes sociales et plus précisément de l’appropriation des capitaux autorise à mettre en vrac toutes les fractions moyennes dans un même grand panier, au moins doit-on préciser que selon qu’on considère le dessus ou le fond du panier, on va y trouver une proportion très différente de petits-bourgeois gentilshommes, en voie d’ascension et de déclassement par le haut, s’autoproclamant volontiers membres d’une « élite » (comme par exemple des membres de professions libérales, des cadres supérieurs d’entreprises industrielles ou commerciales, des universitaires, des artistes à succès ou des journalistes vedettes, etc.), et de petits-bourgeois prolétaroïdes, en voie de régression et menacés de déclassement par le bas, (comme par exemples des jeunes journalistes précaires, des enseignants auxiliaires, des employés de bureau, des travailleurs sociaux ou des petits boutiquiers traditionnels).

Par Djanf et Charly-N Par Djanf et Charly-N "j’ai toujours raison parce que j’ai jamais tort"

Comment l’identité sociale hybride de la classe moyenne se manifeste-t-elle dans ses rapports avec les autres classes sociales ?

Cette position structurelle dans l’entre-deux social a pour conséquence, aujourd’hui comme tout au long de leur histoire, que les différentes fractions des classes moyennes n’ont cessé d’osciller et de se partager plus ou moins fortement entre deux attitudes opposées, tantôt se sentant plus proches des dominés victimes du système, tantôt se sentant davantage en affinité avec les dominants profiteurs du système. D’où des alliances stratégiques (particulièrement en politique) à géométrie variable, versatiles, contradictoires, qui font que, selon la conscience qu’ils prennent de leurs intérêts du moment, les petits-bourgeois se veulent davantage des « serviteurs du prince » ou davantage des « amis du peuple », avec cette particularité significative que quand ils se tournent vers les dominants, c’est pour leur servir d’auxiliaires, et quand ils se tournent vers les dominés, c’est pour en faire leurs ouailles et leur clientèle. Ils constituent de la sorte un maillon intermédiaire efficace pour l’accomplissement des rapports de domination.

On peut déchiffrer toute l’histoire récente de la gauche française au cours de ces dernières décennies, à travers cette grille conceptuelle. L’avènement dans les années 70-80 de nouvelles fractions de la classe moyenne gonflées et dopées par les « Trente Glorieuses » et le développement du tertiaire, a fait dans un premier temps, le bonheur d’une gauche sociale-libérale, une gauche des « élites » dominée par le PS mitterrandien, une gauche « caviar », branchée-médias, hédoniste, consumériste et ostentatoire, cumulant hauts revenus, patrimoine hérité et fort capital culturel (spécialement dans sa fraction dirigeante), gouvernant pour la bourgeoisie et mettant hégémoniquement à sa remorque la gauche populaire réduite à l’état de force électorale supplétive. Mais la mondialisation économique capitaliste et le grippage croissant des structures économiques mis en évidence par « la crise », sont en train de remodeler les rapports sociaux au détriment des classes populaires, ce qui n’est pas nouveau, bien sûr, mais aussi, ce qui l’est davantage, au détriment de catégories moyennes de plus en plus larges et en voie de paupérisation. L’effondrement en cours du PS, encore qu’il soit très atténué par la logique binaire du système électoral et sa forte implantation territoriale, retraduit en termes de représentation politique le déclin croissant des classes moyennes, comme l’effondrement du PCF a exprimé naguère l’amoindrissement, non pas des effectifs, mais du rayonnement de la culture ouvrière et/ou paysanne.

A quelles conditions une initiative solidaire peut-elle vraiment questionner le système, la société ?

Comment pourrait-elle mettre sérieusement en question le système capitaliste, puisque par définition elle consiste à intervenir au niveau des effets du système et non de ses causes profondes. Les initiatives solidaires visent à réparer des dommages, à atténuer des dégâts, à trouver des palliatifs, des alternatives, des compensations, des adjuvants, etc., pour aider ceux qui ont le plus à souffrir du système. De ce point de vue elles sont indiscutablement nécessaires et utiles, mais dans la mesure où elles s’inscrivent dans une perspective essentiellement réformiste de l’ordre établi, pour ne pas dire dans un registre humanitaire, elles restent sans effet sur les racines profondes du mal. Le système capitaliste s’accommode depuis plus d’un siècle d’une logique réformiste de fonctionnement. C’est le prix qu’il doit payer pour rester légitime.

« on est à son insu le jouet du système, le jouet d’un jeu social auquel, même quand on décide de changer certaines règles, on continue à adhérer par des fibres innombrables et inconscientes. »

D’ailleurs nos plus grands « réformateurs » actuels ne sont-ils pas à l’Elysée et au Medef ? C’est dire ! Quant aux réformistes de gauche qui se battent avec altruisme en faveur des victimes du système, ils feraient plutôt penser à des matelots s’échinant à écoper le fond d’une barque où s’ouvrent continûment de nouvelles voies d’eau. Il est bien possible que certaines initiatives solidaires esquissent des solutions ou portent en germe des changements structurels qui mériteraient d’être développés à grande échelle. Mais il ne suffit pas d’avoir des idées intelligentes et généreuses, il faut avoir aussi la force sociale et le pouvoir politique d’en imposer la réalisation. A défaut de ce pouvoir, on peut toujours introduire des initiatives solidaires dans les failles, les interstices et les lacunes du système, elles ne peuvent le toucher au cœur, et comme Sisyphe, il faudra inlassablement remonter la pente.

Vous avez écrit que « Nos luttes ne doivent pas se livrer seulement aux niveaux politique et économique mais doivent s’accompagner d’un autre combat, tout aussi nécessaire, dont l’enjeu est la réappropriation par chacun de sa propre subjectivité ». Pouvez-vous préciser davantage votre propos ?

Mon propos s’adresse évidemment aux petits-bourgeois de gauche et plus précisément à ceux d’une gauche radicale, qui ont pris position contre le système capitaliste et exprimé une volonté de rompre avec lui. En général cela se traduit concrètement par un engagement militant dans les luttes politiques, économiques et sociales, dans le cadre d’une organisation politique, syndicale, associative, etc. Mais il se trouve que plus l’engagement dans cette forme d’activité militante est ardent et sincère, plus il fait perdre de vue le fait que si ces luttes sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. En effet elles focalisent toute l’énergie intellectuelle et morale des militants sur les structures objectivement existantes, les mécanismes économiques, la production, l’emploi, le marché, le fonctionnement des institutions, les administrations, les rapports de force, etc., c’est-à-dire la réalité du monde capitaliste environnant. Et pendant qu’on se préoccupe d’intervenir le plus efficacement possible à ce niveau-là, ce qui suffit amplement à mobiliser toute une organisation, on oublie de prendre en compte quelque chose de tout à fait essentiel sociologiquement : le fait que le monde social existe toujours sous deux formes inséparables, à la fois distinctes et se conditionnant réciproquement ; d’une part sous une forme objective (toutes les structures extérieures environnantes), d’autre part sous une forme subjective (toutes les structures internes de l’entendement et de la sensibilité, toutes nos dispositions à percevoir, sentir, penser et agir selon certaines normes et certains modèles qui nous ont été inculqués).

Et quand nous parlons du monde social, nous parlons en fait d’une réalité double qui est le produit de la rencontre entre des structures objectives externes et des structures subjectives internes, de l’histoire-faite-choses et de l’histoire-faite-personnes. Comme tous les systèmes sociaux de tous les temps, le système capitaliste fabrique les types de personnalité dont il a besoin pour fonctionner et se reproduire.

« Il faut arriver à se traiter soi-même non pas seulement comme une victime révoltée mais comme un instrument du système qui s’ignore. C’est pénible, mais c’est la seule voie pour cesser d’être instrumentalisé et de contribuer à instrumentaliser les autres, comme le font malheureusement aujourd’hui trop d’agents des classes moyennes, parfois avec les meilleures intentions du monde. »

Ce qui veut dire que chacun(e) d’entre nous est, à des degrés divers, une créature du système, plus ou moins profondément façonnée et actionnée par sa logique spécifique. Mais s’il nous crée, en retour nous le créons et recréons. Et moins on a conscience de cette action réciproque, moins on fait l’effort, très pénible, de se socioanalyser soi-même, plus on est à son insu le jouet du système, le jouet d’un jeu social auquel, même quand on décide de changer certaines règles, on continue à adhérer par des fibres innombrables et inconscientes. Ainsi, pour donner un exemple connu, les bourgeois qui ont fait la révolution de 1789, ont détruit toutes les structures objectives de l’Ancien Régime. Mais ils ont laissé subsister le type de personnalité qu’il leur avait déjà façonnée : ils ont continué à se prendre pour une nouvelle aristocratie et à faire une politique de classe au lieu de développer la culture civique républicaine en rupture avec les oppositions de classes antérieures. On connaît le résultat : ils ont laissé se reconstituer les pires clivages sociaux, et la pire oppression. Mais il y a beaucoup trop de gens à gauche qui ne l’ont pas encore compris et qui croient qu’on peut changer le système sans lui reprendre la part de nous-mêmes qu’il a aliénée, qu’il s’est appropriée, par exemple cette disposition à adopter la mentalité de la « gagne », de la compétition généralisée, de la « montre », de la distinction individualiste, de la rentabilité, de l’efficacité, du « réalisme », etc., qui a conduit la gauche sociale-démocrate à toutes les compromissions.

Que préconisez-vous pour nous affranchir du système capitaliste qui oppresse la société si toute initiative de solidarité ne produit que l’inverse de ce qu’elle recherche parce qu’elle est le fait des classes moyennes ? Y a-t-il de l’espoir ?

Personne ne possède la formule magique pour réussir un changement révolutionnaire. Mais il y a des enseignements de l’expérience à retenir et des fautes à éviter. Dans la logique de ce que je viens de dire précédemment, il y a deux points qui me paraissent d’une importance capitale, ou si l’on préfère deux conditions essentielles qui doivent être remplies, compte tenu que les autres conditions sont remplies du fait même de l’état indépassable de contradiction dans lequel le système capitaliste s’est enferré. La première condition est d’ordre politique : il n’y aura jamais de changement réellement démocratique viable sans une mobilisation et une participation effectives et durables des classes populaires qu’il faut cesser de traiter comme une simple masse de manœuvre électorale, manipulable à merci, des citoyens au rabais. Ce qui suppose l’existence d’organisations de masse et de classe (parti, syndicat, mouvement, etc.) travaillant à la conscientisation-réinsertion des classes populaires dans la lutte politique (parlementaire ou non), et à leur alliance (et non à leur subordination) avec les fractions les plus radicales de la classe moyenne. Cette condition est, semble-t-il, de mieux en mieux perçue, comme en témoigne la tentative amorcée par le NPA.

La deuxième condition est d’ordre idéologique. C’est la plus difficile parce qu’elle suppose une conversion en profondeur de la démarche militante : au lieu de s’en tenir à une vision rassurante du système comme ensemble de structures objectives extérieures à soi-même, il faut s’interroger en permanence sur la place prise par le système (sa psychologie, sa morale, sa culture) à l’intérieur de nous-mêmes et donc dans la production conformiste de nos pensées et de nos actes en toutes circonstances. Il faut arriver à se traiter soi-même non pas seulement comme une victime révoltée mais comme un instrument du système qui s’ignore. C’est pénible, mais c’est la seule voie pour cesser d’être instrumentalisé et de contribuer à instrumentaliser les autres, comme le font malheureusement aujourd’hui trop d’agents de la classe moyenne, parfois avec les meilleures intentions du monde.

Des décennies d’hégémonie petite-bourgeoise ont mis le « peuple de gauche » dans un piteux état. Mais en matière de révolution, « tant qu’il y a de la lutte, il y a de l’espoir ». De la lutte, pas de la collaboration de classes. Cela exige que chacun dise clairement ce qu’il veut combattre, et jusqu’où.

Propos recueillis par Cédric Lefebvre

Si vous voulez réagir à cette interview, le débat est ouvert dans cette rubrique Opinions, écrivez à dynamo@apeas.fr.

Si vous avez apprécié cette interview, lisez la chronique d’Alain Accardo chez Agone.

Il tient également une chronique dans le journal La Décroissance.

Pour en savoir plus sur Alain Accardo, ses publications ses interviews, visitez la page que lui consacre le Magazine de l’Homme moderne

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